Savez-vous, mes amis, qu’il y a chaque année à Paris un salon de la mort. On vient voir les cercueils. Et à cet endroit-là, des assureurs vous proposent une assurance sur la vie. C’est quand même très réconfortant de savoir que l’on est assuré sur la vie, alors qu’on est assuré de mourir. Quel paradoxe dans notre monde ! Et nous avons toujours cherché à négocier avec la mort, soit en exhibant, soit en la cachant. Et pourtant la question fondamentale demeure toujours pour tout homme : pourquoi ? André Malraux, dans un essai autobiographique Lazare, se demande, si l’humanité n’a pas commencé le jour où un homme devant un cadavre s’est demandé : pourquoi ? Nous, chrétiens, nous osons dire que nous osons affronter la mort en face. C’est le chemin de ces jours, mais aussi nous sommes bouleversés. Et nous nous demandons dans ces moments-là : “où est Dieu, que fait-Il, Dieu?” Devant la mort d’un innocent, devant la mort d’un enfant, devant un accident, devant toute mort : “où est Dieu ?” Dans son Journal d’un curé de campagne, Georges Bernanos, fait dire à la comtesse qui a perdu son mari : “Je hais Dieu, Il m’a pris mon mari.” Ce sont des choses que nous pouvons ressentir aussi bien sûr. Et l’épreuve de la mort nous conduit jusqu’au bout de la confiance, jusqu’au bout de la foi. “ Crois-tu cela ?”
Aujourd’hui ce long Évangile nous aide à entrer dans ce mystère, jusqu’au moment où nous nous mettrons devant la croix du Christ, la semaine prochaine. Il nous éclaire, nous donne trois lumières qui sont comme trois secrets, qu’il nous faut ancrer dans notre cœur.
La première lumière : Jésus pleure.
Cela n’a l’air de rien, mais c’est extrêmement important. Quand l’homme souffre, quand l’homme pleure, Dieu pleure. Jésus a pleuré deux fois dans sa vie. Devant la tombe de Lazare et devant Jérusalem qui ne se convertissait pas. Jésus pleure !
“Dieu n’a pas fait la mort”, dit l’Écriture. (Sg 1, 13) Nous sommes faits pour la vie. Dieu n’a pas de connivence avec la mort. Dieu, sans idée de la mort, Dieu est celui qui est la Vie. Simplement, Il affronte la mort. Et tout le mystère de sa venue sur la terre est un mystère dans lequel il vient, non seulement dans notre chair, mais il vient jusqu’au bout de notre vie humaine, en venant nous chercher au plus bas, dans ce qu’il y a de plus difficile dans cette mort.
Jésus ne donne pas d’explications, il est tout simplement contre la mort. Il l’affronte, et les pas de Jésus vers le tombeau de Lazare, sont les pas de Dieu vers ce mystère de la mort dans lequel il va entrer dans quelques jours. C’est un mystère terrible, mystère qu’il accepte, mystère qu’il prend sur lui. Et toujours, Jésus est avec nous.
“Où est Dieu alors, quand je souffre?” La seule réponse que nous ayons, c’est : “Il est avec toi. Il est là.”
Élie Wiesel raconte que dans le camp de concentration d’Auschwitz, des prisonniers condamnés étaient là, pendus devant les autres prisonniers pour les faire frémir et au milieu il y avait un enfant. Un des prisonniers s’est écrié : “où est Dieu ?” Et l’autre à côté a répondu, en désignant l’enfant au milieu des autres condamnés : “il est là.”
Quand je souffre, Dieu est avec moi. Dieu pleure : première lumière.
Deuxième secret et deuxième lumière dans ce long récit : “Je suis la résurrection et la Vie.”
C’est évidemment le point culminant de ces paroles, cette affirmation qui est au cœur de notre foi chrétienne. Non pas : “je serai à la résurrection et la vie”, mais : “je suis la résurrection et la vie maintenant.” C’est cette affirmation que Jésus met en œuvre pour son ami Lazare. Quand Jésus accomplit un miracle, ce n’est pas pour que jamais plus nous ne soyons confrontés à la mort. C’est toujours un signe qu’il donne pour se révéler lui-même, pour nous conduire à la vérité de ce qu’il est et nous aider à devenir ses disciples. Le Christ éternel est le seul qui puisse nous ouvrir le chemin de la Vie éternelle. Par nous-mêmes nous ne le pouvons pas.
“Je suis la résurrection et la vie.” Cette affirmation nous conduit jusqu’au bout de ce chemin de la foi, de la confiance. Nous arrivons à un carrefour, où nous avons le choix d’accepter ou de refuser cette parole du Christ. Ce carrefour, nous allons le fréquenter pendant ces jours de la Passion. Nous pouvons adhérer à cette affirmation, et suivre celui qui nous conduit par la croix jusqu’à la résurrection ou refuser, nous fermer.
Nous voici devant ce choix de la confiance, de la foi jusqu’au bout, avec patience, car souvent il faut aller jusqu’au bout et c’est peut-être à la dernière minute que Dieu nous donne cette lumière, cette espérance, cette explication.
“Je suis la résurrection et la Vie.” Cette parole habite nos cœurs au moment où nous allons entrer dans la Semaine Sainte.
Et puis troisième secret et troisième lumière.
“Viens dehors, Lazare !” “Sors de ton tombeau, Lazare. Viens dehors maintenant.” Ce signe que Jésus donne annonce évidemment ce qu’il va vivre et sa propre résurrection. Il va entrer lui aussi dans la mort et nous entraîner dans ce chemin pour sortir du tombeau avec lui. Ce signe s’accomplit maintenant. Jésus demande aux sœurs : “Croyez-vous que votre frère ressuscitera ?” “ Il ressuscitera au dernier jour”. Marthe et Marie croient, comme la majorité des Juifs, depuis deux siècles à peu près, qu’il y a vraiment une vie éternelle. Tous les juifs n’y croyaient pas: vous connaissez ce passage des Sadducéens dans l’évangile.
Jésus ne s’arrête pas là, Lazare ne ressuscitera pas à la résurrection des morts, Jésus dit au présent “ je suis la résurrection et la vie”. Dès maintenant, la résurrection s’accomplit. “Viens dehors, Lazare, en cet instant.”
Frères et sœurs, c’est maintenant que nous pouvons nous laisser saisir par cette dynamique de la résurrection. C’est maintenant qu’elle nous rejoint : pas simplement au moment de notre mort. La vie des chrétiens est une vie qui consiste à accueillir le mystère de la croix et le mystère de la Résurrection dès maintenant. Vous pouvez vivre en ressuscités. La grâce de la résurrection nous est déjà donnée en partage. De très belles prières de la messe disent que la résurrection a déjà commencé. Nous y penserons en ces jours lorsque nous nous confesserons. La confession, c’est le sacrement de la résurrection qui nous est partagé, donné par grâce. Nous devenons des ressuscités en laissant le péché dans le tombeau derrière : “sors de ton péché, sors du tombeau du mal, du tombeau de ton péché.”
Je vous rappelle que l’Église demande que l’on se confesse au minimum une fois par an : “faire ses pâques”. C’est le minimum vital : évidemment, un rythme plus généreux est plus que souhaitable. Cette résurrection nous est déjà partagée.
Et puis avec cette demande de Jésus “ Viens dehors” il y a cette autre demande de Jésus “déliez-le.” Je trouve cela très beau. Pour être déliés, on a besoin d’une autre personne. Est-ce que ce serait le signe des prêtres, qui aussi vous aident à vous confesser et vous donnent le sacrement de pardon ? On a besoin d’autres personnes pour être déliés des bandelettes que nous enserrent et qui sont le signe de notre péché. Les prêtres en sacrement sont les humbles serviteurs de ce pardon, de cette miséricorde.
Frères et sœurs, accueillons ce mystère non pas de la mort mais de la vie. Car nous sommes faits pour cela. Dieu nous ouvre le chemin de la vie et ne veut qu’une chose, c’est que nous vivions éternellement, maintenant.
Disposons notre coeur à entrer dans quelques jours dans cette semaine sainte avec cette espérance. C’est nécessaire pour nous dépouiller, pour aller jusqu’au bout de la confiance et de l’amour. Ce n’est pas un mauvais moment à passer, la mort. C’est vraiment un dépouillement que Jésus a accepté. Mais nous savons que la victoire derrière est certaine. La victoire est certaine, dès maintenant si nous l’acceptons.
Bon chemin, frères et sœurs vers cette Semaine Sainte. Elle n’est pas triste, elle est revigorante, C’est évidemment toute notre foi chrétienne qui est saisie et qui est retrouvée dans ses racines les plus profondes.
Béni sois-tu, Seigneur de nous inviter ainsi par cette parole et cette résurrection de ton ami Lazare sur ce chemin de l’espérance en ouvrant tout notre cœur et notre vie, à la résurrection déjà, à la vie éternelle pour laquelle que tu nous as faits.
Amen.
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