Homélie Ascension, 14 mai 2026

Homélie Ascension, 14 mai 2026

On est ensemble !

(Une méditation africaine de l’Ascension)

D’un certain point de vue africain, l’Ascension pourrait correspondre à l’ultime liturgie que les vivants célèbrent pour un défunt. Dans les Monts Mandara en général (dans l’extrême nord du Cameroun), les obsèques sont un ensemble de rites complexes qui comprennent plus moins les rites de l’enterrement, et les funérailles (plus ou moins un mois après le décès conformément au temps qu’il faut pour faire germer le mil et préparer la bière du mil) et le premier anniversaire du décès. Dans le diocèse de Maroua-Mokolo, toujours à l’extrême nord du Cameroun, les chrétiens ont pris l’habitude de célébrer les funérailles 40 jours après le décès.

Cette célébration 40 jours après le décès  a pour sens, chez les Kapsiki de la même région du Cameroun, de marquer l’entrée du défunt dans l’au-delà (dans le monde des ancêtres). Parce qu’en fait avant cette ultime liturgie, on croit que le défunt rôde encore dans le village et peut se manifester aux membres de sa famille. On croit aussi que tant qu’il n’est pas monté vers les ancêtres, il reste difficile d’obtenir des grâces par son intercession. Il faut bien qu’il monte. On peut envisager un lien avec ce que Jésus dit : « Il faut que je m’en aille pour que vous receviez l’Esprit ».

Pendant qu’il est en train de partir, Jésus dit à ses disciples : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Au Cameroun, quand on se sépare, on ne dit pas « aurevoir » ou « à bientôt », on dit plus souvent : « on est ensemble ». Affirmation très paradoxale. On a l’impression de jongler avec les mots et de somnoler avec les idées. Quand Jésus, lui, parle de cette manière, faut-il en conclure qu’il fait un jeu de mots avec ses disciples ? Tente -t- il simplement de les rassurer par un discours apparemment faux ? Certainement pas. Le Christ n’a aucun plaisir à jouer avec ses disciples, ses amis. Dieu ne parle pas pour ne rien dire ! Que veut-il donc dire ?

Dimanche dernier et même ces derniers jours, nous avons abondamment entendu Jésus dire, « je ne vous laisserai pas seul, je vous enverrai un Défenseur » ; ou encore, « je reviens vers vous ». Dans l’une ou l’autre prédication des prêtres nous avons sans doute entendu que le Christ ne part, mais qu’il change son mode de présence parmi les hommes : au lieu d’être cet homme Jésus limité dans le temps et l’espace, de ces conditionnements extérieurs de notre foi, Jésus est présent désormais comme Esprit, cette force intérieure de résilience que le monde ne peut ni donner ni enlever.

On reconnaît aux Africains des valeurs telles que la solidarité, l’hospitalité, mais aussi le culte des morts par lesquels ils tentent de maintenir une certaine relation avec les personnes qui sont mortes. On leur reconnaît également l’animisme, l’idée selon laquelle le monde est vivant, habité, traversé par des esprits ou des forces invisibles et requiert un certain respect tout en évitant toute manipulation de la Création. Aujourd’hui, tout intellectuel sérieux ne peut plus taxer cette vision du monde d’animisme ou de fétichisme, sinon on remettrait également en cause la dévotion aux saints, tous les projets écologiques… En Afrique, l’homme se comprend comme une partie d’un tout organique, comme un être toujours en relation où le transcendant est toujours présent.

« On est ensemble » traduit alors cette vision du monde selon laquelle tout est se tient ensemble ou devait toujours se tenir ensemble : les morts et les vivants, les hommes et les autres créatures… Cette conviction est celle de l’Eglise aujourd’hui. Le pape François la développe dans Laudo Si’ où il soutient que pour sortir de la crise écologique, il faut prendre conscience que « tout est lié ». Tout est lié signifie que la création n’est pas un ensemble d’objets séparés, mais un réseau de relations voulu par Dieu. Le pape François reprend en effet la tradition franciscaine  : la création est une fraternité cosmique où l’homme n’est pas extérieur au monde, mais frère parmi les créatures et où Dieu est toujours présent et jamais absent.

Cette vision de la vie peut être résumée dans les mots de Birago Diop (poète sénégalais) : « Les morts ne sont pas morts. Les morts sont présents dans le vent qui souffle, dans l’eau qui coule, dans le feu qui brûle, dans les arbres qui murmurent, dans la nuit et dans le souffle du monde » (Les Contes d’Amadou Koumba, « Les souffles »). De même, le Christ n’est pas parti, il est là dans le vent qui souffle, dans l’eau qui coule, dans le feu qui brûle, dans les arbres qui murmurent, dans la nuit et le souffle du monde. C’est vrai, parce que, surtout et particulièrement pour lui seul à la différents des autres, son règne est éternel.

Ainsi l’ascension, n’est pas une rupture, mais l’instauration d’un lien définitif entre les différents éléments de la Création ou du Royaume de Dieu et surtout entre les vivants et les morts, entre le ciel et la terre, entre l’homme et Dieu. Le Christ n’est-il pas le médiateur ?

Père Basile TEGAMBA

 

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